Maryse Morin draws on the fields of music, media arts and anthropology, and writes within the liminal spaces between art and anthropology.

Nadia Aït-Saïd: Tenir feu et lieu

Nadia Aït-Saïd: Tenir feu et lieu

Sur invitation de Tenir feu et lieu, l’artiste gaspésienne Nadia Aït-Saïd a entamé le 26 janvier dernier une Résidence qui s’expose au Centre d’artistes Vaste et Vague de Carleton-sur-Mer. Depuis 2011, l’artiste recueille des écharpes à travers le monde ainsi que les récits les accompagnant.

C’est dans le cadre du 250e de Carleton-sur-Mer qu’elle entreprend le premier volet matériel de son projet connu sous le nom de Madras, lequel est appelé à se développer au cours des quatre prochaines années.

Dans le cadre de cet événement, l’artiste a fait appel à la population afin de travailler strictement à partir d’écharpes issus de la collectivité de Carleton-sur-Mer. Il en résulte « une œuvre en processus dont la forme participative, guidée par un geste de partage et de circulation d’offrandes » agit dans le contexte, tel un dispositif de (per)mutation.

Les gestes de métissage citoyen d’Aït-Saïd marquent le premier de quatre mouvements orchestrés par Vaste et Vague sous la thématique de La concordance des temps, qui s’inscrivent en contrepoint des festivités officielles. Les quatre saisons y sont ainsi reliées par la réflexion transversale suivante : Carleton-sur-Mer, terre d’accueil, de mouvance et de transformation menée par quatre commissaires indépendants.

Dans un esprit de gestation et en guise de premier mouvement, Caroline Loncol Daigneault, idéatrice de la saison hivernale, (é)tend le flambeau à l’artiste  afin de tenir feu et lieu sur fond de glace ténue, de vents soutenus par la lumière gaspésienne où se confondent à la fois le ciel et la terre, le ciel et la mer : « l’hiver forme l’organe incubateur qui nous plonge dans les couches souterraines de la création, celles qui ne se manifestent qu’à force de temps, de silence, d’écoute et d’introspection. »

L’espace qui émerge, depuis la quête d’un silence difficile à contenir, agit comme prémisse à l’esprit du Don – soit le don, la dette et l’identité – qui en est le fil conducteur et dont le cœur des actions consiste en l’acte de bâtir, d’habiter et de tisser des liens, et résonne depuis le Centre jusqu’au tissu de la population. Chaque foulard a son histoire.

Dans le dessein d’étendre les gestes de l’artiste au-delà du cadre de la galerie, j’initiai de faire projeter la vidéo Engramme brûlure de texte contre la façade de la bibliothèque du Quai des arts, lequel se dresse face à l’infini de la mer – ou sa limite c’est selon –, tel un phare. Cette œuvre antérieure à la présente résidence de création nous rappelle le parcours artistique de l’artiste, axé sur les notions d’origine.

Cette dernière entreprend tour à tour d’interroger puis de dresser un portrait identitaire de Carleton-sur-Mer, par le biais des dépôts d’écharpes ainsi que par la cueillette de récits qui les accompagnent. Elle juxtapose méticuleusement et coud ainsi sa vaste courtepointe qui n’est pas sans rappeler le tapis oriental. Les dépôts graduels au sol inhabité de la galerie viennent rythmer progressivement le lieu de réception, telles des plaques tectoniques identitaires.

Ces gestes, qui semblent emprunter à la technique de soi*, s’inscrivent indubitablement dans le cadre du 250e, où l’artiste « souligne les chaînes de vie tout autant que les liens qui se sont tramées jusqu’ici par le phénomène de la descendance, de la transmission, et mise sur une mixité identitaire et culturelle qui déborde largement les attachements familiaux ».

Il est question dans ce projet de Madras de la double portée de la notion de voile – au sens large comme au figuré –, d’ouverture et de fermeture, leur capacité d’enveloppement, mais aussi leur capacité d’aveuglement ou même d’étouffement. C’est en jouant avec ces facettes que l’artiste cherche métaphoriquement à créer des liens, à faire tomber des voiles.

Si ce que nous voyons ne vaut – ne vit – que par ce qui nous regarde, tel que le suggère Georges Didi-Huberman, Nadia Aït-Saïd mobilise l’expérience sensible du présent par la construction de micro-utopies** et interroge les contours du monde, dont tenir feu et lieu à l’heure des réconciliations.

* Technologies of the Self. A Seminar with Michel Foucault, Anherst, the University of Massachusetts Press, 1988.

** Les utopies de micro-proximité Entretien avec Nicolas Bourriaud, Spirale, Janvier-Février, p. 41-42, 2002.

Crédits photo : Vaste et Vague + Robert Dubé, 2017.

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